« Les veillées étaient des moments privilégiés pour tous. On sortait de chez soi un autre jour que le dimanche. On avait plaisir à retrouver les cousins. Les postes TSF arrivèrent à Combloux vers 1935. Depuis 1930 l’électricité était installée dans la commune. Courant novembre commençaient les veillées. Malgré le froid, nous aimions partir veiller, bien emmitouflés. Quand nous allions plus haut que chez nous, nous prenions la luge et revenions avec les petits endormis, tous ronchons.
Le début de la veillée commençait timidement. Les petits jouaient à cache-cache :
il y avait de quoi se cacher dans les grandes fermes. Les plus grands partaient soit disant faire de la luge, et les aînés attaquaient la belote, tandis que les mamans, se démenaient avec leurs pelotes de laine et leurs projets de couture.
Les grands-mères tricotaient inlassablement des chaussettes pour les petits, en laine grasse pour l’hiver avec le bout et le pied en laine noire (moins salissant quand ils quittaient les sabots) et la jambe en laine chinée pour la semaine, et blanche pour le dimanche. La laine marron claire, naturelle, était réservée pour les pulls des hommes.
Tout à coup, les jeunes rentraient la figure écarlate. Ils n’avaient pas fait que de la luge ! Ils étaient allés faire des farces à un célibataire du village voisin ! »
« En voyant leurs mines réjouies, la maman ordonnait à la fille d’aller chercher le panier de pommes et de noix, qui avait beaucoup d’amateurs, avant de commencer une partie de nain jaune. Pendant ce temps, la maîtresse de maison réactivait son feu pour faire chauffer l’eau du café, la fille aînée revenait de la cuisine avec le moulin à café et un beau paquet rouge
de café “Gilbert”. Elle remplissait son moulin et vas-y que je mouline !
Une odeur de rêve venait chatouiller nos narines, et bientôt dans la grande cafetière émaillée le bon café descendait goutte à goutte.
Les enfants s’amusaient, le cache-cache des petits se terminait quand ils avaient perdu le plus petit et savez-vous d’où il sortait ? Des jupons de la grand-mère toute fière de dire :
« Si j’avais pas eu envie de p…. r, vous étiez pas prêts de le trouver, le “kiki”. »
Les femmes de la maison préparaient la collation sur la table et il venait des bonnes odeurs de partout : on tranchait le pain cuit du matin, avec le beurre frais arrivait sur la table une tomme de montagne d’au moins 3 kilos, vous savez, celles que l’on fait quand on se remue d’un alpage à l’autre : je ne vous dis que ça, j’en salive encore maintenant.
On pouvait reconnaître ces bonnes tommes à leurs bourrelets des extrémités, gros comme le doigt, toutes fleuries rouges, quelques cérons. Il y avait aussi la confiture de reine-claude et la tarte aux pruneaux de la tante Léocadie. Mais j’arrête, ça me donne un petit creux !
Tout le monde mangeait de bon appétit, mais le temps passait vite, et la grande pendule du fond de la pièce continuait à égrener les heures. Les petits commençaient à bâiller et se réfugiaient sur les genoux en utilisant leur pouce. Les plus grands, à courte distance des hommes, luttaient contre le sommeil en écoutant les histoires anciennes.
On parlait des familles, de leurs racines, qui, comme celles de l’arbre, aident l’homme à tenir debout face aux tempêtes, la fierté aidant.
Le moment du départ arrivait car il était bientôt minuit. Demain, jeudi, les enfants feraient la grasse matinée, sauf les petits qui suivraient le catéchisme avec Soeur Auguste, l’infirmière. Les lendemains de veillée, on comptait un peu sur le copain de derrière pour souffler lors des interrogations… »
« Quand la veillée ne se déroulait pas trop loin, nous y allions à pied, gardant pour les grandes distances la jument et le traîneau. Nous partions dans le froid et la neige crissait sous les semelles de bois de nos sabots jouant une jolie mélodie selon les pointures.
Nous levions le nez pour chercher l’étoile polaire dans le firmament étoilé où la voie lactée poursuivait son inlassable chemin. Notre admiration était grande pour ces millions d’étoiles et de satellites qui tournaient sans axe dans cette grandiose stratosphère.
La descente arrivait. Nous prenions un petit devant nous sur la luge et serions les premiers couchés. Les parents allongeaient le pas le long de la rivière. Ils percevaient au loin le glapissement d’un renard en quête d’une compagne. Quel courage par un froid pareil !!
Les lugeurs étaient arrivés et allaient chercher la clé cachée dans la pile de bois. Le chien frétillait, heureux de voir tout son monde revenir. Les sabots étaient rangés sous le fourneau qui s’était éteint. Tant pis ! Vite déshabillés, nous rentrions dans un lit pas très chaud. Mais avec la fatigue, le sommeil venait vite.
Les parents arrivaient bientôt. Maman vérifiait le couchage des enfants pendant que le père faisait ses vérifications dans les écuries. Demain il faudrait se lever de bonne heure
pour traire. L’hôtelier du village et les clients venaient prendre leur lait à partir de 7h30.
Tout le monde s’endormait, ravi d’une bonne veillée, et la ferme basse au toit enneigé fermait ses deux ailes. »